Nous avons décidé de nous attaquer à un géant des Pyrénées : le Pic du Montcalm, 3077 m, un des sommets les plus célèbres d’Ariège. Ça faisait un moment que ce tas de cailloux me faisait de l’œil, mais j’attendais le moment opportun pour donner l’assaut, c’est à dire en septembre, lorsqu’il y a moins de monde, plus de neige et une météo stable (ou à minima, prévisible).

Ce doit être l’un des rides les plus soutenu que j’ai réalisés jusque-là : plus de 2000 m de descente sans aucun répit, hyper technique de bout en bout, sans un seul morceau de single facile pour se reposer, et avec en prime une exposition constante et bien réelle.

Etant donnée l’ampleur de la montée (plus de 2100 m), nous avons décidé de la faire en deux jours. D’autant plus qu’il est hors de question de pouvoir pousser le vélo ; vu la nature accidentées du terrain, ce sont 2 km verticaux de portage pur qui nous attendent. Mais la nature est bien faite (ou plutôt, a été bien adaptée) puisque le refuge du Pinet se trouve pile à mi-parcours.

 


Ce premier week-end de septembre 2016, nous arrivons ainsi vers midi au parking de l’Artigue. Les difficultés commencent d’emblée : alors que j’avais fait exprès d’attendre la fin de la saison touristique pour partir dans ce secteur très fréquenté, nous ne parvenons pas à trouver de place pour nous garer… Il y a du monde. Beaucoup de monde. Du monde partout, en fait. Il faut dire qu’il fait beau et chaud, ce qui a pour effet d’attirer les non-montagnards dans ces fonds de vallées pour un pique-nique bucolique près du torrent. Et ce qui a pour autre effet d’irriter passablement les vrais montagnards comme nous qui nous trouvons coincés sur les sentiers derrière des bruyantes familles en tongs.

Nous finissons par trouver des créneaux de dépassement, ce qui n’est pas aisé avec un gros sac à dos et un vélo de DH. L’autre effet de devoir se concentrer pour doubler des touristes sur les chemins est que nous loupons l’embranchement pour aller au refuge, pourtant fort visible.

Je finis par m’en rendre compte lorsque le sentier finit tout bonnement par disparaitre dans une pente broussailleuse. Malheureusement, nous avons déjà beaucoup progressé. Et je n’aime pas faire demi-tour, d’autant plus si c’est pour recroiser tous les gens que nous venons de doubler… Nous continuons donc à monter en suivant un ersatz de sente, avec la perspective d’attraper un chemin qui coupe à flanc plus haut, nous permettant de retomber sur le bon itinéraire.

Il est à noter que je n’avais jamais fait le Montcalm, ni même la marche d’approche ; je me suis contenté de soigneusement analyser le terrain sur des photos et topos.

Alors quelques chiffres : ce jour-là, il devait faire pas loin de 30°C en ce fond de vallée étouffant. Et je portais un sac de 11 kg plus un VTT de 15… Soit 26 kg sur les épaules. Et dans l’estomac, un pan bagnat bourré de thon-mayonnaise acheté à la boulangerie de Tarascon.

30°C + 26 kg + 200 g de mayonnaise + chemin perdu = pfffff !

Bref, nous arrivons au refuge après 6 h de montée au lieu des 3 planifiées… Une contre-performance mémorable !

Les randonneurs nous voient débarquer au refuge comme des extra-terrestres :
– Vous redescendez demain ?
– Non, on continue.
– Jusqu’au sommet ?
– Oui, jusqu’au sommet.
– Ah.

 


Le lendemain, le démarrage se fait par nuit noire, à la frontale. Nous partons exprès un peu plus tôt que les groupes de randonneurs afin de ne pas avoir à les doubler ensuite dans les terrains chaotiques qui nous attendent. Et puis, il faut avouer : on n’aime pas partager notre sommet 🙂

Au fur et à mesure que l’aube point, la lumière matérialise les reliefs : elle fait jaillir les pics, creuse les anfractuosités, sculpte les crêtes. Elle fait vibrer de nouvelles longueurs d’ondes : les couleurs naissent, la palette se nuances. Le ciel se sature en un dégradé parfait. Le lichen dépose des touches fluorescentes sur le noir des rochers, allume les verts des lacs. Mais surtout, c’est un véritable labyrinthe de roches qui se dévoile ainsi : des roches de toutes sortes, de toutes formes et de toutes couleurs. Question spectacle, le Montcalm ne nous déçoit pas !

Par contre, nous commençons à sérieusement nous inquiéter pour la descente : le relief est bien plus complexe que prévu. A certains endroits, nous sommes obligés de mettre les mains à la montée… Or quand on met les mains à pied, cela est rarement de bon augure pour le vélo !

     

D’ordinaire, nous aimons discuter et plaisanter pendant que nous portons les vélos. Ce matin-là, pas un mot. Nous gardons les dents serrées en nous demandant ce qu’on est venu foutre par ici… Ce n’est pas tant la technique de la descente qui nous impressionne que le fait de constater qu’il n’y aura aucun repos, aucune zone facile, ne serait-ce sur deux mètres…

Enfin, après 3 heures de montée, nous finissons par atteindre le sommet, à plus de 3000 m. Nous aurions préféré faire le pic d’Estats, 70 m plus haut et qui se trouve juste en face, mais sa partie sommitale n’est vraiment pas descendable à vélo. Nous préférons nous contenter de son petit frère, mais le faire de A à Z. Ce qui vaut la peine d’être fait vaut la peine d’être bien fait ! On n’a pas monté les vélos sur le dos pour les redescendre à la main !

Nous sommes les premiers en haut ce jour-là, mais des dizaines de personnes nous suivent de peu depuis le refuge. Sans compter toutes celles qui sont en train de grimper du côté espagnol. Je n’imaginais pas que le Montcalm était aussi fréquenté. Heureusement que nous ne l’avons pas tenté en plein été ! Peut-être sont-ils obligés de donner des tickets à l’entrée de la vallée ?…

Le monde, c’est à la fois une bonne chose et une mauvaise chose. Une bonne chose parce que si vous vous faites mal, vous n’aurez aucun mal pour vous faire aider ou contacter les secours. Une mauvaise chose car lorsque vous avez un public qui vous observe en vous filmant avec leur téléphone, cela pousse à prendre des risques stupides… En clair : vous avez plus de chances de vous faire mal, mais vous serez secouru plus vite.

Mais pour l’heure, le sommet est à nous et le temps est splendide, il fait un grand soleil, sans vent. Alors autant en profiter ! Nous nous offrons ainsi une petite sieste de 10 minutes.

 


Puis après avoir récupéré, nous commençons à nous équiper. C’est le moment des confidences : Raph m’avoue que son axe de roue arrière n’est pas loin de se barrer et qu’il en attendait un neuf qui n’est pas encore arrivé. En retour, je confesse que j’ai une fuite dans mon circuit hydraulique de freinage et que du coup, j’ai amené une bouteille de liquide de frein dans le sac. Décidément, on est joueurs…

Les randonneurs commencent à envahir le sommet. Heureusement, ce n’est pas le Cervin ; il y a toute la place qu’il faut ici ! Inévitablement, on commence à nous prendre en photo et à nous poser des questions. Alors la discussion entre randonneurs et VTTistes en haute montage donne toujours à peu près ça : Vous êtes motivés, bravo ! Ça pèse combien un vélo comme ça ? … Ah oui, quand même ! Et vous redescendez par où ? … Ah, mieux vaut avoir de bons freins ! Ah, ah ! Mais je vois que vous avez des freins à disque … Et vous mettez combien de temps pour redescendre ? … Ah bon, tant que ça ? Vous n’êtes pas en bas en 5 minutes ?

Oui, parce que les gens pensent que ça se passe comme dans le RedBull Rampage… Alors forcément, quand ils nous voient démarrer sans faire de sauts de 15 mètres, ils sont déçus. Mais bon… compliqué de leur expliquer que nous ne sommes vraiment pas sur une piste préparée. Surtout au Montcalm, oh non, le terrain n’était vraiment pas préparé !

Quoi qu’il en soit, l’entrée en matière est fort agréable car un single gravillonneux serpente au travers de pierriers quasi impraticables. C’est néanmoins bien technique, avec des épingles serrées mélangée à des portions « droit dans la pente ».

     

Une fois passé le collet sur l’arête, ça devient même carrément roulant. Nous avalons à toute blinde un bon sentier accrocheur, en terre. Comme c’est jouissif de trouver ça à 3000 m ! Mais ne nous emballons pas, ça ne va pas durer…

     

Nous enchaînons un morceau de névé glacé puis nous parvenons sur une sorte de plateau légèrement pentu mais très, très accidenté. Le Mordor, quoi.

Au début, nous pensions que ça ne passerait pas du tout dans ce chaos de gros blocs. Mais nous avons trouvé un itinéraire que nous sommes parvenus à enchaîner. Néanmoins, ça reste très trialisant, avec un engagement important car la chute fait sacrément mal dans ce coin…

Nous avons même triché en franchissant le lac… sur le lac, puisqu’il était encore gelé.

A ce moment, nous sommes vraiment l’attraction du jour pour les randonneurs. Dur de shooter des plans vidéo sans avoir un bout de bâton de marche dans le cadre ! La suite devient vraiment technique. Ah bon, je l’ai déjà dit pour la portion d’avant ? Bon bin considérez que c’est pire.

     

Le terrain change un peu, les dalles et les blocs deviennent poussiéreux… Donc piégeux !

Pour ma part, ce fut un régal technique et quasi « intellectuel » car pour chaque portion, il était nécessaire de s’arrêter pour réfléchir où l’on pouvait passer, au centimètre près parfois. Par contre, l’engagement est maximal, avec notamment une traversée épique au-dessus d’une barre rocheuse de 10 m…

Néanmoins, jusque-là, nous avons réussi à tout passer sur le vélo, sans aucun portage.

Mais nous déchantons car nous parvenons à une portion de quasi escalade sur une centaine de mètres. Donc, hop, vélo sur le dos… Puis on enchaîne dans un goulet rigolo qui passe au centimètre près en largeur avant de déboucher au-dessus du splendide lac du Montcalm.

C’est là que Raph nous gratifie d’un OTB de compétition qui le refroidit un peu.

 

Ensuite, globalement, ça passe. A ce stade, le problème est que vous commencez à fatiguer et à baisser en vigilance. Attention donc, surtout que l’engagement reste au max : pente très raide, barres sur la gauche… Le sentier passe, mais vraiment limite. Il y a quelques épingles particulièrement coton où la chute est interdite.

Puis on descend la vallée qui mène au refuge. Plus on s’en rapproche, plus le terrain devient joueur et permet de prendre de la vitesse.

L’ambiance change : on quitte la montagne hostile, 100% minérale. Un peu de verdure fait du bien au moral !

Evidemment, arrivés au refuge, on commande une petite bière et on se tape une sieste. Autant vous dire qu’elle était bonne, cette bière ! Pour la suite, nous décidons de descendre par l’étang Sourd, ce qui permet d’envoyer du single un poil plus classique, même si ça reste néanmoins très technique, avec quantité de gros blocs anti-pédaliers. Peu à peu, le terrain s’assagit, jusqu’à la piste menant à la voiture.

 

Au final, cette descente a été incroyablement éprouvante. Mais quel plaisir une fois en bas de se dire qu’on a enchaîné les 2000 mètres du Montcalm !